Mardi, 30 Octobre 2018 19:09

Papa Demba Thiam : « L’Afrique n’a pas utilisé sa puissance intellectuelle pour mettre en exergue des opportunités économiques »

Ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, Papa Demba Thiam pose un regard critique sur les politiques menées par les grandes institutions financières en Afrique. Professeur, chercheur et investisseur, entrepreneur privé pour le développement des chaînes de valeurs, avant de travailler comme consultant international au service des gouvernements suisse et allemand, le Dr Papa Demba Thiam a été coordonnateur puis directeur de projets pour le développement du secteur privé et du commerce dans les pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) en liaison avec l'Union européenne, consultant international auprès de l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) et auprès de la Commission européenne, fonctionnaire à l'Organisation de coopération et développement économique (OCDE) et économiste principal au Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest. De mai 2003 à octobre 2016, le Dr Papa Demba Thiam a été fonctionnaire à la Banque mondiale avant de quitter cette dernière institution en retraite anticipée. Il développe actuellement des services de conseil en partenariats stratégiques public-privé sur les chaînes de valeurs en développement industriel fondés sur la transformation des ressources locales y compris par le développement d'agglomérations industrielles urbaines liées aux économies nationales, les parcs industriels multifonctions et les parcs agro-industriels. Il met le doigt sur les sentiers de dysfonctionnement dans lesquels les économies africaines ont erré et qui les ont conduites à connaître la situation qui est la leur aujourd'hui.

Comment expliquez-vous que malgré toutes les richesses dont elle dispose, l'Afrique en soit à la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le concert des nations ?

À mon humble avis, toute économie pour être viable doit être bâtie sur ses forces. Cela n'a pas toujours été le cas pour la grande majorité des pays africains. Pourtant, on ne peut citer aucun pays africain qui n'ait pas de ressources enfouies dans son sous-sol et dans ses plans et cours d'eau, étalées sur son sol et potentiellement dérivables par l'exploitation de ses positions géographiques. L'inertie et l'inaction me semblent d'abord avoir relevé de la culture de la chasse et la cueillette qui avaient déjà caractérisé l'exploitation coloniale de beaucoup de pays africains. Cette culture a essentiellement relevé de la prédation en moindre effort avec un niveau de satisfaction très bas de la part des exploitants coloniaux, ensuite, des pays devenus des États indépendants.
Pour preuve, les colonisateurs semblent n'avoir même pas développé de stratégies compétitives en matière de prédation, pour savoir quoi vraiment mieux exploiter et comment le faire de la manière la plus efficiente. À titre d'exemple, on peut se demander pourquoi le Sénégal ne découvre ses importants gisements de pétrole et de gaz que seulement « maintenant », quand on sait que les premiers échanges entre le Sénégal et l'Europe datent de 1444, lorsque les Portugais ont atteint l'embouchure du fleuve Sénégal, qu'après 1600, les Hollandais et les Français en ont chassé les Portugais, et qu'à partir de 1700 la France a commencé à dominer la « région » du Sénégal, militairement, administrativement et économiquement.
Pourtant, gaz et pétrole ont toujours été là… La preuve, il fallait juste penser que le plateau continental du Sénégal appartenait aux mêmes plaques tectoniques que celles de pays producteurs de pétrole qui sont en face du Sénégal, en Amérique latine. Comment pouvait-on ne pas imaginer que s'il y a du pétrole au nord, au sud et à l'ouest du Sénégal, sur les mêmes plaques tectoniques d'aujourd'hui et d'avant, il n'y en aurait pas au Sénégal ? Il s'agit de constater qu'il n'y avait réellement aucune envie de piller le Sénégal d'une manière structurée et intelligente. C'est d'ailleurs pourquoi le colonisateur n'a pas vu l'intérêt de l'exploitation des ressources halieutiques du Sénégal, pariant plutôt sur la culture de l'arachide en sols moins adaptés, pour faire tourner ses huileries. Parce que la France n'avait pas comme vision de s'installer durablement et structurellement dans ses colonies. Ses structures étaient « provisoires » et n'étaient pas appelées à durer.
En comparaison, les colons en Afrique du Sud y ont développé des structures économiques cohésives et cohérentes avec leur volonté d'y rester pour toujours. En règle générale, partout où les colons ont décidé de s'établir, ils y ont développé, ne serait-ce que des niches de « structures de développement économique ». Sinon, leurs seuls programmes et structures installés devaient ne servir qu'à une exploitation conçue pour être limitée dans le temps.
Après les indépendances africaines, les nouveaux gouvernants n'ont pas souvent conçu de stratégies, programmes, projets et interventions pour créer les bases d'une croissance économique permettant la participation du plus grand nombre dans le temps et dans l'espace. Les économistes africains et /ou « africanisants » (pour ne pas dire « tiers-mondistes ») les plus engagés en matière de développement économique étaient plus des révoltés idéologiques qui combattaient ce qu'ils appelaient « impérialisme », « néocolonialisme », « ordre économique international » etc. Ce faisant, ils avaient jeté le bébé avec l'eau du bain en étant occupés à produire des réflexions combattantes contre le « capitalisme et les firmes multinationales. Une superbe occasion ratée pour utiliser leur puissance intellectuelle pour aider à créer les structures de base et les programmes permettant de mettre en exergue les opportunités économiques du continent et les mettre en valeur pour le bien de tous. Cette situation n'a pas donné d'autres options aux nouveaux gouvernants que d'administrer les rares circuits de production (non-compétitive) de richesses (mal partagées). Ces dernières ont plutôt servi, dans les pays africains, à entretenir une nouvelle classe de chefs-maîtres-administrateurs, d'où l'appétit de beaucoup de personnes à devenir des fonctionnaires. Et le pillage inintelligent de continuer…

Sur le plan économique, l'Afrique est caractérisée par un très important secteur informel qui occupe d'ailleurs l'essentiel de la population. Comment expliquez-vous la persistance de ce phénomène ?
Le développement du secteur dit « informel » me semble la réponse spontanée et naturelle à l'échec de l'économie dite formelle, si tant est qu'on puisse parler d'échec parce que les politiques de développement de l'économie formelle en Afrique ne me semblent pas encore toujours se confondre avec celles nécessaires à la croissance inclusive créatrice d'emplois et de richesses partagées. L'économie est comme un cours d'eau. Si vous bloquez un cours d'eau, il se fait un nouveau lit ailleurs pour toujours continuer de couler.
On voit de plus en plus de gens très instruits par de grandes écoles, dans le secteur informel. Cela a l'air paradoxal, mais je dirais que c'est « normal » au sens de la « nécessité » de Hegel. Parce qu'un opérateur économique investit dans des activités dans lesquelles les opportunités économiques sont claires et les risques connus et gérables. Or la culture de prédation des administrations qui vivent de taxes et d'impôts poussent les opérateurs à se soustraire des circuits formels qui les exposent au fisc. Le problème est surtout qu'ils considèrent les paiements au fisc comme des frais inutiles et évitables, mais pas comme des coûts. Je définis un coût comme un sacrifice de ressources, le but étant de gagner plus que l'on sacrifie. Si vous me dites de sacrifier 10 pour gagner 100, j'aurais tendance à sacrifier 100 pour gagner 1000.
Par contre, mon réflexe naturel sera d'éviter des dépenses qui ne rapportent pas. Je les ferai si nécessaire, mais j'aurai tendance à les limiter au minimum. Vu sous cette perspective, les États africains ont intérêt à établir ce que j'appelle des systèmes de « fiscalité de développement » dont tout opérateur économique devrait raffoler si ces systèmes permettent de l'insérer durablement dans des chaînes de valeurs construites par le financement public.

Avec Lepoint.fr/Afrique

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